samedi 29 mai 2010

Mémoires d'un enseignant 7

Deux ans de service dans la vieille cité de Oualata. Une ville particulièrement belle, malgré – ou, peut-être, grâce à – son enclavement. Ses medersas célèbres accueillent des étudiants de partout, principalement de tous les coins de Mauritanie, du Sénégal et du Mali. Ses oulémas, tel Mohamed Yahaya El Welati, font encore parler d’eux de nos jours. En 1989, un des étudiants qui maîtrisent le plus le Coran s’appelait Mouad. C’était un malien, d’une trentaine d’années, qui observait le rituel d’accompagner son professeur, le vieux Be Ould Cheikhna, à la mosquée. Le jour, on éprouve, en empruntant ses rues tortueuses, l’impression que la ville est abandonnée.

Les Oualatois sont discrets. Les maisons sont bâties de telle sorte que le visiteur peut passer une journée entière sans voir quelqu’un d’autre que le chef de famille qui le reçoit. Pourtant, thé, zrig, El moun - une galette délicieuse, à base de mil – dey dey –viande séchée de gazelle – senguetti, degnou – boissons spécifiques de Oualata – riz assaisonné de Chroutt – un cocktail, explosif, de condiments – vous seront servis à travers de petits trous disposés, ici et là, dans les différents coins de la maison. Très hospitaliers, les Oualatois ont, quand même, horreur des visites inopinées. C’est un réflexe traditionnel, hérité des exigences de sécurité de l’époque des razzias et des rezzous. Souvent, le matin, aux environs de dix heures, des personnes âgées se retrouvent sur une sorte de place publique devant leur maison. Les anciens comme Be Ould Guig, Ne Ould Mohamed Cheikh, Jewdetti et autres Hmeyda, Moulay Ely, Leanaya Ould Bouh ou son Excellence Sass Ould Guig, égrenaient, continuellement, leur chapelet, entre les murs de la ville. En hiver, Oualata est prise d’assaut par des dizaines de touristes venus des quatre coins d’Europe. Ses riches bibliothèques constituent, pour les chercheurs, une source de référence et d’inspiration. La tombe de l’érudit Cheikh Sid’El Moktar El Kenti est une très fréquente destination de centaines de visiteurs venus se recueillir et implorer sa baraka. Les fonctionnaires sont régulièrement invités par les notables de la ville. Tous se retrouvent autour de grands banquets où quartiers de viande, boissons locales, couscous, riz et thé abondent. C’était souvent l’occasion, pour ces retraités, anciens hauts commis de l’Etat, de nous raconter la vie de fonctionnaires d’une autre époque. Nous apprîmes, par exemple, que le vieux Be Ould Guig, grand ami de feu Moktar Ould Daddah, à l’époque de son mandat présidentiel, eut l’opportunité de le resservir dans le camp de Oualata où le premier président du pays fut détenu, pendant plusieurs années.
A Oualata, l’avenance et la gentillesse sont des vertus naturelles. Néanmoins, celles de feue Khadeija Mint Maatala, mère de l’ancien Premier ministre Mohamed Lemine Ould Be Ould Guig, m’ont particulièrement marqué. Une dame honorable qui s’était autoproclamée tutrice de tous les étrangers de la ville. Passer devant sa porte valait toujours la peine car, chaque fois, c’était un zrig exquis et revitalisant qui t’attendait. La rencontrer, n’importe où, signifiait bénédictions et invitation à venir partager ses bons repas.
Les événements de 1989 me trouvèrent à Oualata. C’était pendant le mois du Ramadan. Feu Baro Mamadou et Djibril Ndiaye, respectivement assistant d’élevage et chef de service des eaux et forêts, étaient les seuls fonctionnaires négro-africains de la ville. A part la convocation d’un zélé commandant de brigade, ils ne subirent aucune tracasserie. Mais les échos qui nous parvenaient de Néma et les informations que nous distillait RFI les effrayèrent. Ainsi, profitant de la descente du hakem, décidèrent-ils de rentrer à Nouakchott. Les cours se poursuivaient. Comme je n’enseignais que vingt heures par semaine, j’avais du temps à perdre. Aussi faisais-je, à mes heures creuses, la navette entre le postier Isselmou, qui passait des semaines et des semaines sans recevoir un seul client, et l’infirmier Alioune Sangoura, entouré d’une dizaine de bédouins venus soigner qui une morsure de serpent, qui une diarrhée, qui un mal qu’il n’arrivait pas à décrire. Les éternelles querelles entre Alioune, un gars tout propre, aux binocles d’intellectuel, toujours bien habillé, et des Nmadis venus de Dhar, de Mreihim ou de Galb Ejmel n’en finissaient jamais. Peu enclin au jeu de cartes, Alioune se promenait toujours, avec son scrabble sous l’aisselle. Régulièrement, de chaudes empoignades le mettaient en prise avec Mohamed Mahmoud, le percepteur ou Hamoud, le responsable départemental du commissariat à la sécurité alimentaire. Chacun des trois joueurs se prétendait champion, alors que, pour feu Baro, ils n’étaient tous que des débutants. Grand joueur de belote, celui-ci ne ratait, cependant jamais, l’occasion de venir les confondre.
Là-haut sur la colline, à l’Est, le fort surveille la ville Dans ses entrailles, des hommes purgent des peines lapidairement prononcées par des pouvoirs d’exception. Parmi ceux-ci, beaucoup de négro-africains, comme le brillant écrivain Tène Youssouf Guèye, l’ancien ministre Djigo Tafssirou, le journaliste Ibrahima Moktar Sarr, entre autres, accusés d’avoir voulu, en octobre 1987, déstabiliser le pouvoir en place. (A suivre)

Mémoires d'un enseignant 6

C’est vers 21 heures que le camion de l’Unesco entra à Oualata. Il faisait tellement noir qu’on distinguait, à peine, les dizaines de personnes venues à l’accueil des leurs. J’appris, plus tard, que nous étions arrivés sur la place du marché, au cœur de la vingtaine de boutiques que compte la vieille cité. Je ne connaissais personne et ne savais où aller. J’essayais, en vain, de me rappeler le nom du directeur de l’école. La proximité de la brigade de gendarmerie me donna l’idée d’y aller m’informer et, bientôt, je me retrouvai face à mon nouveau patron. C’était un vieux d’une cinquantaine d’années, sorti de la medersa de Boutilimit, en 1974. Un asthme aigu, mal soigné, lui donne l’allure d’un vieillard de soixante-dix ans.

Très avenant, d’une courtoisie sans pareil, Cheikhna Ould Yelle – que Dieu l’agrée en son saint paradis – ameuta toute sa famille pour me mettre à l’aise et, entre deux quintes de toux, me présenta l’unique école de Oualata. Le lendemain, je pris service dans une classe, mixte, de sixième année. Une quarantaine d’élèves. Salles particulièrement belles et spacieuses. Des bureaux et un logement de plusieurs pièces complétaient l’établissement. C’est la république d’Irak qui a construit l’édifice, dans la bath’a de Oualata. Juste là où, selon l’imagerie populaire, un célèbre érudit d’une grande tribu de Mauritanie aurait ordonné, à une cohorte de lions féroces, de se tenir tranquilles, jusqu’au matin. Une histoire que ne cesse de nous raconter Batti Ould Mbouya, un vieil instituteur de plus de soixante ans, dont les aïeux, les Lemhajibs, seraient venus, selon lui, d’Irak, il y au moins deux cents ans. Conservateur endurci, le vieux Batti, ami des livres et musulman vertueux, a horreur des nouvelles théories, surtout celles qui prêchent l’égalité entre les hommes. Souvent, pendant la récréation, de chaudes empoignades s’engagent entre lui et Ahmed Baba Ould Moktar, un jeune instituteur progressiste, formé au moule de la contestation de son Trarza natal. A quelques encablures de l’école, près du village des Nmadi, voici Baba Gori, un puits du temps où la ville était principalement peuplée de Bambaras. Avant les adductions des réseaux, il constituait la principale source de ravitaillement de Oualata et de ses environs. Tout autour, quelques zéribas de menthe, de carottes et autres légumes entretenaient l’espoir de quelques hommes et femmes désoeuvrés. A l’est de l’école, sur une colline, le funestement célèbre fort de Oualata surplombait la ville. Malgré son enclavement, la ville disposait de tous les services: poste, direction de l’élevage, commissariat à la sécurité alimentaire, gardes, brigade de gendarmerie, service des eaux et forêts, cadi, mairie, perception, infirmerie. En plus des instituteurs et du Hakem, cela faisait plus d’une vingtaine de fonctionnaires. A l’exception des enseignants, les fonctionnaires n’avaient pas grand-chose à faire. En conséquence, c’étaient, chaque vendredi et mardi, d’interminables parties de belote. La maison du postier Isselmou Ould Hachem, aujourd’hui à la retraite, devenait le centre vers lequel nous convergions, dès quinze heures. Parfois, c’était à l’école que les parties se jouaient. A tour de rôle, chacun recevait le groupe, pendant les congés hebdomadaires. A l’époque, on faisait la journée discontinue. Souvent, c’est dès seize heures que le hakem, grand amateur de belote devant l’Eternel, se pointait à l’école. Impatient de «pousser les cartes», il nous ordonnait, parfois, d’anticiper la sortie des élèves. J’étais son partenaire préféré. Je lui «prenais toujours la main». Une fois, je partis en vacances de Pâques. A mon retour, le hakem proposa ma suspension, non pas pour avoir prolongé, sans justification, mes congés, mais pour, dit-il, l’avoir suspendu, lui, de belote! Un jour de vendredi, c’était feu Baro, assistant d’élevage qui recevait le groupe. Sa maison se situait à l’extrémité de la ville, au bord du barrage où s’abreuvent, en pareille période de l’année, les troupeaux de la moughataa. Isselmou et moi étions les premiers venus. Feu Baro s’affairait autour d’un Hartani qui lui dépeçait un mouton. A côté d’eux, se tenait un homme d’une saleté indescriptible, avec un haillon sans couleur en guise de boubou, sans pantalon, juste une corde nouée autour des hanches. Il suppliait Baro de lui donner un bout de savon qui traînait par terre, reste d’un morceau coûtant 15 ouguiyas dans les boutiques. J’intervins en faveur du «pauvre» monsieur: «Comment, Baro, peux-tu refuser ce petit bout de savon à ce pauvre homme? – Qui te dit qu’il est pauvre? Ce lait, un seau plein, provient de ses chamelles. Cet homme, c’est Bounass Ould Beykaye, un des hommes les plus riches du Hodh Chargui. Sa fortune est estimée à plus de deux mille têtes de chameaux, des centaines de vaches et plus de quinze troupeaux de chèvres. A plus de cinquante ans, il n’a qu’une seule fille.» Sans rien dire, Bounass, après avoir bu un verre, emporta le lot de médicaments vétérinaires qu’il venait de payer, après d’âpres négociations. (A suivre)
Sneiba El Kory

Mémoires d'un enseignant 4

Le 30 septembre 1988, après une escapade de deux semaines, je repris la route vers Néma, capitale du Hodh Chargui, où j’étais affecté, en qualité d’instituteur de français. J’avais embarqué dans un bus de la Société Nationale de Transport Public national (SNTP), au niveau du garage d’Aleg, vers quinze heures. Les senteurs, provocatrices et souvent irrésistibles, des grillades de viande chatouillaient les narines des passagers. Je savais que je passerais la nuit à Kiffa. Le programme et les tarifs de la compagnie de transport étaient connus de tous les usagers de la longue route de l’Espoir (1.087 kilomètres de goudron, reliant Nouakchott à Néma). C’était, habituellement, 30 heures de voyage discontinu. Le départ de Nouakchott était fixé à dix heures. Déjeuner à Aleg vers quatorze heures. Arrivée à Kiffa vers vingt-deux heures. Départ vers huit heures, le lendemain. Déjeuner à Timbedra, vers quinze heures. Arrivée à Nema, après dix-sept heures.

M’étant acquitté du montant de mon billet, 1.700 ouguiyas, je m’installe, inconfortablement, sur un sac, à côté d’une vieille dame qui faisait, déjà, sa sieste. A cause de la rentrée des classes, le bus était surchargé. Les passagers, entassés, sur et entre les sièges. La chaleur, suffocante. Une véritable arche de Noé. Des gens de toutes origines. Hassanya, Bambara et Foulani, enchevêtrés. Un forum improvisé de civilisations et de cultures. Cheggar, Maghta Lahjar, Sangrava, Achram, El Kaira, Diowk. Villes et villages, aux paysages divers, se succédaient. Plaines, collines et excavations. Voici les célèbres Marde et Akreraye, à quelques encablures d’El Hella, immortalisés par Abd Al Rahman Ould Soueid Ahmed, dans son fameux gaf (poème). Ensuite, Kamour, Guerou, Toueigude et, enfin, Kiffa. Il était un peu moins de vingt-deux heures. Je descendis, exténué, mais sans que l’ire de la vieille dame, qui m’accusait d’avoir endommagé les effets contenus dans son sac, ne se soit trop emportée. Prières, largement en différé. Thé, assorti d’un couscous de «passable» qualité, et remercions Allah d’avoir créé l’euphémisme. Avant de dormir, le chauffeur tient à prévenir les passagers que la responsabilité de la compagnie est dégagée des bagages descendus du bus.
Le lendemain, vers neuf heures, le voyage reprit. Pk70, Zravia, Tintane et beaucoup d’autres petits villages, avant d’atteindre Aioun, capitale du Hodh El Gharbi, vers 13 heures. Après un petit arrêt qui permit aux passagers de cette ville de descendre, cap sur Timbedra, à plus de deux cents kilomètres plus loin. Oum Lahbal, Oum Latham, Aoueinatt Zbel, puis Tneibe comme l’appellent, affectueusement et nostalgiquement, ses gens. C’est une grande bourgade, pleine d’histoire(s), au propre comme au figuré. Ses grands hangars, artistiquement réalisés, tiennent lieu de restaurants de fortune et sont bourrés de clients. Normal, la ville de Timbedra est un véritable carrefour entre les destinations de Bassiknou, Fassalé, Djiguenni, Bousteila, un passage obligé de ceux qui partent en Afrique de l’Ouest, d’une part, et, d’autre part, de ceux qui viennent s’approvisionner en produits divers, avant de rejoindre les marchés hebdomadaires de Noual, Mavnadech, Mouacheich, Legneiba et autres Katawan ou Moufta’ha. Plus que 107 kilomètres avant d’atteindre la ville de Néma. Après plus de vingt heures de route. Exceptionnellement, le bus ne quitta Timbedra qu’après la prière d’El Asr (vers dix-sept heures, donc). Et c’est aux environs de dix-huit heures trente qu’il stationna dans la Batha de la ville où quelques dizaines de personnes attendaient l’arrivée de proches. J’étais là, valise à la main. Je ne savais où aller. Mais je savais, quand même, que celui qui a une langue ne se perd jamais. En bon Mauritanien, j’avais pris le soin de faire l’inventaire de toutes les familles ressortissantes d’Aleg résidant à Néma. Je n’avais que l’embarras du choix. A une vendeuse de cacahuètes qui me proposait ses marchandises, je demandais le chemin qui menait vers la maison d’un parent douanier. Heureuseme

Mémoires d'un enseignant 5

Le matin, aux environs de neuf heures, je me rendis à la direction régionale de l’enseignement fondamental. Une bâtisse constituée de quelques pièces exiguës en guise de bureaux. Elle faisait face à l’école communale où le directeur, aujourd’hui député, se démenait, non sans mal, pour imposer discipline à toute la progéniture des fonctionnaires et autres autochtones de la vieille cité. Devant la porte, se tenait un gaillard de plus d’un mètre quatre-vingt-dix, barbe hirsute, habits sales. J’appris, plus tard, qu’il s’agissait de Hamme, un fou squatteur d’un des magasins de la direction, qui, dans ses moments de lucidité, servait de gardien. C’était le 10 octobre 1988. Déjà une semaine que l’école avait, officiellement, ouvert ses portes. J’étais envoyé à Oualata, comme l’indiquait l’affiche sur un des murs de la direction. Quelques enseignants, mécontents de leur affectation, faisaient le pied de grue, attendant le directeur pour réclamation. Celui-ci était un dur de dur, de la promotion 1968.

Les instituteurs le surnommaient Carlos. Costaud et peu courtois, il pouvait, facilement, «casser du maître». Lorsqu’il arriva, vers onze heures, j’étais pratiquement le seul à l’attendre encore. Après quelques salamalecs par ci, quelques informations par là, il rejoignit son bureau. Un vieil instituteur qui faisait office de secrétaire m’introduisit. J’attendis que mon supérieur finisse de regarder de vieux documents, histoire de me faire attendre. «Oui…», me dit-il et, sans me donner le temps de répondre, poursuivit: «tu es instituteur?» J’acquiesce et me présente. Aussitôt, le directeur retire une liste du tiroir de son bureau. Je reconnus celle du convoyeur. «Ah, c’est toi le démissionnaire d’Aleg», ironisa-t-il. «Tu iras enseigner à Oualata. Prends soin de t’y rendre le plus tôt possible. Une mission de contrôle partira ces jours. Tous ceux qui ne seront pas sur place en assumeront l’entière responsabilité. – Quelle responsabilité?», rétorquais-je. Le directeur me menaçait de suspension. Visiblement, mon comportement, à l’égard du vieux convoyeur, m’avait desservi. Sans même prendre la peine d’écouter mes explications, le directeur rangea ses affaires et sortit de son bureau. Dépité, je fis de même. Dehors, j’appris que mon supérieur était parti à la wilaya. Moktar, un ancien maître de plus de trente ans de service, devenu conseiller pédagogique, avait tout entendu de la scène et me conseilla de partir. «Oualata, mon fils, c’est à plus de 130 kms, vers le Dhar. Plus de quinze heures de routes dans les camions. – Où se trouve son garage?» Moktar ne manqua pas de sourire. «Quel garage? Parfois, on peut faire plusieurs mois sans trouver de véhicule pour Oualata. Et, une fois là-bas, les fonctionnaires n’ont plus que les hypothétiques descentes du hakem, du commandant de brigade ou autres improbables missions, pour espérer revenir à Nema.»
Les interventions de mon correspondant douanier, malgré son amitié avec le directeur régional, ne me furent d’aucun secours. Et j’en apprenais de belles: trouver un enseignant de français, pour Oualata, relevait de l’exploit. Celui que je devais remplacer avait attendu dix ans pour se «libérer». Probablement, je devrais patienter autant. Ayant usé toutes les possibilités de faire revenir le directeur sur sa décision, je me résolus à partir sur mon poste. Selon mes informations, c’était une école à cycle complet, c'est-à-dire pourvue de six classes et j’aurais vingt heures de service à assurer, par semaine. «C’est», voulut me consoler un parent, «une ville sainte où tu pourras profiter pour devenir érudit. Il suffit, pour cela, d’acquérir une grande tablette. Ses oulémas, comme ses madaris, sont célèbres.» J’attendis encore cinq jours, à Nema, pour préparer mon voyage vers l’inconnu. Au cours de mes recherches, j’appris que, dans le cadre d’un projet de désenclavement des villes historiques de Mauritanie, l’UNESCO avait doté la ville d’un camion Unimog qui assurait la desserte de la cité historique. Les Oualatois l’appelaient, ironiquement, «Khabkhaba» à cause de sa lenteur. Normalement surchargé, le camion mettait trois heures de plus que la moyenne pour parcourir le trajet. En plus de quintaux de bagages, c’était, souvent, plusieurs dizaines de passagers, accrochés les uns aux autres, qui prenaient le «vol Khabkhaba», à destination de Oualata. La réservation du siège avant, à côté du chauffeur, faisait l’objet d’intenses apartés, d’interventions de connaissances, assortis de plus d’un mois de «manifestations d’intérêt(s)». Cette place de choix échoyait, ordinairement, aux «grandes» personnalités, anciens hauts fonctionnaires, imams et autres. Un soir, aux environs de seize heures, je pris, inconfortablement donc, place à bord de Khabkhaba. Exceptionnellement ce jour-là, le camion n’était pas surchargé: à peine quelques tonnes de blé, de sucre, de pâtes alimentaires, quelques chèvres, des moutons et une quarantaine de passagers. Après les dernières formalités: achat de pains, vérification des gourdes accrochées aux flancs du camion, assurance que tous les postulants à l’aventure sont bien là; Khabkhaba «décolle», dans un vrombissement qui ameute les alentours des boutiques d’Ehl Kbar devant lesquelles le mobile stationne, habituellement. (à suivre)

Mémoires d'un enseignant 3

En juillet 1988, les affectations étaient terminées. Chacun savait là où il devrait aller exercer ses talents de jeune instituteur. J’étais de ceux qui partaient au Hodh Chargui. C’est un rituel, les sortants vont, toujours, dans des wilayas comme les Hodhs, le Guidimaka, le Tagant, le Tiris Zemmour ou Dakhlet Nouadhibou. En août, un communiqué de la radio convoqua les instituteurs sortants à se présenter, dès le 15 septembre, à l’ENI de Nouakchott, pour leur acheminement vers leurs lieux de travail. Le communiqué précisait que ceux qui ne viendraient pas prendraient en charge les frais de leur transport. Le jour prévu, l’enceinte de l’école de formation fut prise d’assaut par des centaines d’enseignants. Baluchons, sacs de toute nature, bagages divers traînaient par terre. En petits groupes, les instituteurs discutaient de tout. La scène ressemblait à celle du transport des agriculteurs vers leur terroir respectif, pendant l’hivernage. Les bus de la STPN (Société de Transport Public National) étaient déjà là. Les chauffeurs buvaient tranquillement leur thé. Les convoyeurs, en leur qualité informelle de chef de bord, se faisaient attendre. Ce sont souvent de vieux fonctionnaires du ministère, généralement des instituteurs au crépuscule de la carrière, que les directions centrales mobilisent pour des travaux à la fois peu fatiguant et rentables. Il fallut donc patienter, relativement longtemps, et c’est seulement aux environs de midi que les cinq bus «décollèrent». A bord, tous les instituteurs affectés au Brakna, en Assaba et dans les deux Hodhs. C’était inconfortable. La fumée que dégageaient de vieilles pipes se mêlait à une cacophonie de bruits de toutes origines. Partout, entre les allées et sous les sièges, des bagages entassés dans un désordre anéantissant provoquaient crampes et courbatures. Des rires à grands éclats de quelques instituteurs insolents transperçaient, régulièrement, l’atmosphère, faisant sursauter ceux qui, malgré l’inconfort, tentaient un petit somme. Les menaces et réprimandes des convoyeurs ne faisaient qu’exacerber la situation. C’est aux environs de quinze heures que les bus arrivèrent, cahin-caha, à Boutilimitt. Un petit arrêt de quelques minutes permit aux plus riches de se payer du pain et des bouteilles d’eau. Aux autres, de boire aux fûts et robinets, gracieusement offerts par les propriétaires des restaurants, sis au long du goudron traversant la ville. A l’époque, les sortants attendaient trois mois avant de percevoir leur premier salaire. Pour survivre, c’était, donc, pique-assiette. Certains, après cette période obligée, poursuivront cette détestable pratique, durant tout leur séjour, c'est-à-dire, deux à trois ans, au moins. Il fallut, aux vieux convoyeurs, plusieurs minutes pour rassembler leurs indélicats passagers. Vérification faite des effectifs, les bus continuèrent leur voyage. La fatigue, la faim et la chaleur imposèrent le calme. Ceux qui ne dormaient pas regardaient, à travers les vitres, les paysages encore un peu verdoyants d’un hivernage finissant. Régulièrement, les coups de volant ou les secousses réveillaient les dormeurs de leur torpeur. A seize heures quarante-cinq, le convoi arrive à Aleg. Initialement, il était prévu d’y passer la journée. Mais, après de brèves consultations, chauffeurs et convoyeurs décident de pousser, encore, quarante kilomètres jusqu’à Cheggar. Cette décision suscita, en vain, la désapprobation de certains instituteurs. Quant à moi, sac en main, je me dirigeais, à grandes enjambées, vers la sortie. J’avais décidé de rester chez moi, à Aleg, jusqu’à la fin septembre. La rentrée des classes étant prévue, cette année-là, le 3 octobre. Mais c’était sans compter avec la détermination d’un des convoyeurs de ne déposer chacun que dans son poste d’affectation, en prenant soin de bien vérifier, sur sa liste, la destination de chaque «colis». «Tu es affecté au Hodh», me dit-il, lorsque je tentais de lui expliquer mon dessein, «alors, tu ne peux pas descendre ici.» Toutes les tentatives de le convaincre s’avèrent vaines. Les interventions des chauffeurs ne me furent d’aucun secours. J’étais dans la liste du Hodh, je ne pouvais descendre qu’au Hodh. Selon lui, les instructions étaient fermes: Les instituteurs ne descendent que dans leur wilaya d’affectation et les convoyeurs sont «responsables de nous» jusqu’à notre «livraison» à la DREF (Direction Régionale de l’Enseignement Fondamental). J’étais déterminé à rester à Aleg. L’invocation de voir ma maman, de saluer ma famille et de la nécessité de rechercher encore de l’argent n’ont pas suffi à faire lâcher l’intransigeant. Dans le bus, des voix de protestations se lèvent. Le retard commence à durer. Très énervé, je dis au convoyeur que je démissionne, à partir de ce jour. Il prit, alors, sa liste, cocha devant mon nom et griffonna quelques écritures, avant de s’esquiver pour me laisser sortir. Aussitôt, dans un vrombissement assourdissant, la petite caravane reprit la route en direction de l’Est, il était déjà dix-sept heures, passées d’un bon quart d’heure. Valise à la main, je m’engageai, dans la grande rue, vers chez moi où j’attendis, paisiblement, la fin du mois de septembre, avant de reprendre mon tumultueux voyage vers ma région d’affectation, le Hodh Chargui.
(à suivre)

Mémoires d'un enseignant 2

Entre janvier et février 1988, les 32 élèves-maîtres que nous étions devraient entreprendre un stage pratique dans les différentes écoles fondamentales de Rosso. Chacun devant choisir selon son lieu d’habitation. Comme j’habitais à Satara, chez mon grand frère, un militaire aujourd’hui retraité, j’ai, tout naturellement, décidé d’aller m’initier à la pratique scolaire à l’école 1 de la ville. L’établissement était tenu, d’une main de fer, par une célèbre directrice, Halima Sy, devenue, depuis, inspectrice. C’est une femme travailleuse, exigeante et ferme. Avec elle, les paresseux et les nonchalants, comme moi, n’avaient pas de chance. C’est d’ailleurs pourquoi beaucoup de stagiaires évitèrent son école. Deux de nos formateurs, le professeur de français, Salin, et celui de psychologie, Ali Bé Pacha, devaient nous suivre dans les classes. Nous étions trois stagiaires chez la tonitruante directrice. J’ai débarqué dans une classe de deuxième année. Plus de soixante bambins. Une belle petite salle dont les murs étaient couverts de jolis dessins, affreusement colorés. Souvent, les maîtres-titulaires profitaient de la venue des stagiaires pour disparaître. Khadi Keita, chez qui je faisais mon stage, n’a pas été l’exception. Il lui fallut juste une dizaine de minutes pour me passer le témoin et plier bagage. J’étais là, entre une foule de petits enfants, tout curieux, qui me regardaient de haut en bas. Sans savoir qui j’étais, pourquoi étais-je là, à la place de leur douce maîtresse. Je ne savais pas par où commencer. On ne s’improvise pas instituteur. J’étais comme un homme du désert, jeté dans les profondeurs de l’océan. Lorsqu’aux environs de dix heures, la cloche sonna, c’était la délivrance. Sans attendre, les petits enfants sortirent dans un désordre qui en disait long sur leur déception. Dans le bureau de la directrice, l’ambiance était amicale. Le thé assorti de pain, d’arachide et de quelques sachets de bissap, égayait l’atmosphère. Mes deux collègues présentèrent leur cahier de préparation à la signature. La directrice les observa, minutieusement, avant de les parapher. Je luis tendis le mien, un petit cahier de 32 pages, à peine couvert de notes. Juste quelques bouts de phrases lapidaires. Un véritable brouillon. Aussitôt le visage de la directrice se renfrogna. Du bout des doigts, elle me renvoie le document presque sur le visage. «Ce n’est pas une préparation, ça, c’est du n’importe quoi!» Calmement, je repris mon cahier couvert de poussière. A la descente, mes deux amis m’apprirent comment faire un bon cahier de préparations. Toute la nuit, je me suis employé à tracer, dessiner, colorier. Je voulais plaire à madame la directrice. Deux semaines plus tard, Salin débarque, de bon matin, dans notre école. A onze heures, nous devions assister à une leçon-modèle, dans une classe de 5ème année, tenue par un de nos amis stagiaires. Nous étions tous là, assis au fond de la classe, avec l’encadreur. Salin était pointilleux. Il exigeait les virgules, les accents et l’intonation. Pour un lapsus, il pouvait se lamenter des heures et des heures. Le maître faisait une leçon d’orthographe. C’était le pluriel des noms en (al). Les exemples étaient au tableau. Il y avait écrit, entre autres: les lignes verticaux. Le maître lisait. Derrière, Salin sursautait, à chaque lecture. Il grimaçait, essayait de faire signe à l’instituteur qui le torturait, en répétant et répétant ses lignes verticaux, sans se rendre compte de sa grossière erreur. Lorsqu’il finit sa leçon, Salin était tout en sueur. C’est à peine s’il attendit que le dernier élève sorte pour sauter sur le pauvre maître, qu’il submergea de critiques et de reproches. Deux heures durant, le vieux professeur, qui forma tant d’instituteurs en France, en Belgique, au Sénégal et dans d’autres pays d’Afrique, monopolisa la parole. Regrets, règles de grammaire, de syntaxe, de morphologie. C’était une véritable catastrophe. Impossible, répétait-il, tout rouge de colère. Dégoûté, ce fut la première et la dernière fois qu’il nous rendit visite. Au mois de février, le stage prit fin. Notre école nous organisa un pot d’au revoir. Thé, boissons, beignets. Congratulations, échanges d’amabilités et excuses. Curieusement, la directrice m’attribua la meilleure note de stage et loua, devant le directeur de l’école normale, mon sang-froid et ma maîtrise de soi, lorsque, devant tout le staff, elle m’avait jeté mon cahier de préparation à la figure. Après le stage, nous passâmes à peine deux mois à l’E.N.I. Régulièrement, pendant le cours de français, Salin nous rappelait, avec amertume, le si peu inspiré cours d’orthographe. Puis, en avril, juste après le retour des fêtes de Pâques, nous entamâmes les examens de sortie. Tous admis. Aucun échec, c’est le propre des écoles nationales de formation. Le difficile, c’est d’y accéder. La sortie est garantie. En juin, après la délibération, diplômes de CAP (Capacité d’Aptitude Professionnelle) en poche, on n’attend plus que d’être affecté pour aller servir, l’année suivante, dans les écoles du pays. C’était la vieille «belle époque» du PRDS et du président Maaouya. Les grands barons de cette formation politique avaient, encore, leur mot à dire. Pourtant, malgré l’intervention d’un des plus grands d’entre eux, je fus largué à plus de 1.000 kilomètres de mon Brakna natal, loin, très loin au Hodh Chargui. (A suivre)

Mémoires d'un enseignant 1

C’est une sierra de souvenirs, faits de hauts et, plus souvent, de bas, que l’instituteur que je suis a retenu de plus de vingt-deux ans de pratique pédagogique. Des confins du Hodh Chargui, où j’ai débuté ma carrière, aux classes, pléthoriques, de Nouakchott, en passant par les dunes et les plaines du Trarza, une véritable montagne de situations, parfois inédites, qui ont ponctué le parcours d’un maître peu exemplaire, venu au métier par le pire des hasards. Sur les conseils de mon directeur de publication, à qui je racontais, incessamment, les séquences de plus de deux décennies d’acrobaties, de suspensions, d’absentéisme, de privations et d’anecdotes plus ou moins savoureuses, j’ai décidé de vous faire partager ces moments de ma vie qui resteront, à tout jamais, gravés dans ma mémoire. N’eût été le destin, j’aurais pu être, aujourd’hui, un brillant juriste. Déjà, en 1985, baccalauréat, séries lettres modernes en poche, j’étais orienté vers la prestigieuse Université de Dakar. Entre la possibilité d’accéder, directement, à l’Ecole Normale Supérieure ou poursuivre mes études à l’étranger, le choix était évident. Moi, professeur, jamais, que Dieu m’en garde, Yalla Téré, Yo Alla Sourou! Mais, après deux ans de piètres résultats, je reviens à Nouakchott, dépité. Inutile d’expliquer les raisons de ce revers. Hé, il n’a pas pu suivre, diront certains. C’est un petit bédouin, aveuglé par les lumières de la ville, diront d’autres. Peut-être cela, peut-être ceci. Beaucoup des grands cadres actuels de notre pays étaient avec moi, à Dakar. L’un d’eux a, particulièrement, attiré mon attention. Désordonné et intelligent. Zéine Ould Zeidane dont chacun connaît l’aventure premier-ministérielle. Grand dormeur devant l’Eternel, fin joueur de belote et d’échecs, prétendument footballeur, ZZ ne ratait, jamais, ses examens de juin. J’aurais pu devenir, aussi, un officier de la garde nationale. Grâce à la règle des dosages, très usitée en Mauritanie, j’aurais, ainsi, pu être membre du Comité Militaire pour la Justice et la Démocratie (CMJD) ou du Haut Conseil d’Etat (HCE). Car, en 1987, j’ai participé, avec plusieurs centaines de postulants, au recrutement d’élèves-officiers. J’ai, même, été retenu parmi les cinq admis. Mais le diagnostic de l’adjudant-chef S. M., infirmier-major de la garnison, conclut à un problème d’acuité visuelle. C’était, pour lui, suffisant pour substituer le premier de la liste d’attente à ma place. L’adjudant-chef, aujourd’hui retraité, avait ses raisons que la raison ne connaît pas. Les efforts de ma défunte tante ne servirent à rien devant la détermination du sous-officier à me remplacer par quelqu’un de plus «intéressant». C’était en octobre 1987, aux environs de dix heures, que je repris possession de mon dossier, au bureau du recrutement de l’état-major de la garde nationale. Déçu, je m’engage dans la rue qui mène au centre-ville, sans savoir, exactement, où j’allais. En passant devant l’Ecole Normale des Instituteurs (ENI), un attroupement attira mon attention. C’est, me dit quelqu’un, l’inscription pour le concours de recrutement d’une centaine d’enseignants d’arabe et de huit instituteurs de français. Les candidats titulaires du bac ne passeront qu’une année au lieu des trois prévues pour la formation. Sans hésiter, je m’empresse de déposer le même dossier que je venais, tantôt, de retirer de chez les gardes. Je ne réalisais pas que je venais de m’engager dans le métier le plus ingrat du monde. Nous étions plus de quatre-vingt à passer le concours. Huit furent retenus. Après quelques formalités d’usage, le groupe fut reparti sur les deux écoles normales de Nouakchott et de Rosso. J’étais de ceux qui devaient aller se «former» à Legwareb, une ville que je connais parfaitement bien pour y avoir fait une partie de mon fondamental. Juste quelques semaines de formation. De décembre à mars, avec un mois de stage. Presque des «tout-droit» ou des «poignées de Jibril» – deux promotions célèbres, chez les instituteurs: l’une, recrutée de la rue, et l’autre, directement envoyée dans les classes – une sorte de formation sur le tas, dictée par les exigences d’un besoin, pressant, en enseignants. A l’époque, le directeur de l’ENI était l’inspecteur Coulibaly Bakary Mansour, un vrai spécialiste de l’éducation, rigoureux, exigeant et sérieux. Pourtant, la formation était passable. Ainsi, les stagiaires passaient le plus clair de leur temps entre des randonnées, douteuses, à Rosso-Sénégal et d’interminables parties de belote. A la fin de chaque mois, le bureau de Moulaye, le gentil économe, était pris d’assaut par les élèves-maîtres, à la recherche d’une maigre bourse de 5.500 ouguiyas. Certains de nos professeurs avaient pratiquement notre âge. C’est le cas de ce français d’à peine 25 ans, Monsieur Trincan, qui nous enseignait les mathématiques. Alors que d’autres, comme Aoûta, professeur de pédagogie spéciale, ou Salin, professeur de français, avaient, largement, dépassé la cinquantaine. Ils n’avaient, évidemment pas, tous le même tempérament. Autant, monsieur Aoûta était souple et courtois, autant le vieux Salin était rigide et peu avenant. (A suivre)
Sneiba El Kory