samedi 29 mai 2010

Mémoires d'un enseignant 13

Trois jours se sont passés, sans que l’école de Vir Ketane puisse redémarrer. Mes nombreuses réunions avec les rares parents disposés à m’écouter m’ont permis, à peine, d’en convaincre quelques-uns. Résultat, juste une dizaine d’élèves, aux âges disproportionnés, ont accepté de revenir. C’était hétéroclite. Alors que certains revenants avaient entre dix et onze ans, d’autres approchaient la vingtaine, c'est-à-dire trois à quatre ans de moins que l’âge du maître. Exceptionnellement, pour s’approcher du quota officiel requis pour l’ouverture d’une classe, je me résolus à accepter deux jeunes femmes, mères de deux enfants. Mes promesses d’accélérer l’installation de la cantine ne furent pas inutiles dans la mobilisation des parents à débaucher les enfants de leurs petits métiers de berger, domestique et autre. J’étais obligé de repartir à Amourj où une bonne partie de «mes» élèves potentiels s’était reconvertie en travailleurs occasionnels. Tous étaient chez une brave femme, aujourd’hui décédée, «rouleuse de couscous» depuis plus de vingt ans, dans la capitale du Kouch. Lalla m’aida beaucoup à surmonter les réticences des jeunes garçons et filles qui avaient goûté à la saveur d’un argent prosaïquement gagné, à la sueur de leur front. Deux charretiers par là, trois vendeurs de pain par ci. Des bergers à Bougadoum ou à Che’aba, des apprentis charbonniers, dans les forêts frontalières d’Adel Bagrou. L’expédition dura plus d’une dizaine de jours. La moisson fut assez encourageante.



Une quinzaine de candidats à l’école sous l’aisselle, je pouvais repartir à Vir El Ketane. La classe comptait, maintenant, une trentaine d’écoliers. Ce n’était pas une première année. Ce n’était pas non plus une sixième. C’était tout à la fois. Un mélange de tous les âges et de tous les niveaux. Autant certains ne se rappelaient plus les règles élémentaires qu’imposent l’environnement et la discipline de l’école, autant d’autres essayaient, encore, de redevenir des élèves normaux. Les éléments constitutifs d’une école étaient réunis: un maître engagé, une classe en mauvais état, une vieille cloche, des élèves peu doués, une superbe cravache et quelques livres en lambeaux. Les ânes et les quelques chèvres du village disputaient, encore, la vague cour de récréation aux nouveaux occupants des lieux. Par où commencer? C’était, là, la principale question. Plus de six divisions pédagogiques sous le même toit, c’était véritablement une donnée qui ressortait de toutes les normes. Un défi aux plus grands pédagogues. J’ai, quand même, commencé. Entre les lettres de l’alphabet et la surface du carré, les fondements élémentaires de la didactique et de la pédagogie spéciale étaient sérieusement bafouées. Je travaillais pratiquement tous les jours. Je continuais mes efforts de redressement jusque dans les maisons, le soir, sous les modestes hangars ou en plein air, quand le vent permettait, aux quelques lampes-tempête de propager leur lumière hésitante. Petit à petit, les parents, au départ sceptiques, commençaient à reprendre l’espoir. Les femmes surtout, les hommes valides ne revenant que très tard le soir, vers 22 heures, et repartant très tôt le matin, au chant du coq. La dure réalité d’une pauvreté impitoyable les obligeant à aller vendre leur force dans les villages avoisinants, plus nantis.

Je commence à m’adapter à la vie, très austère, du village. La journée a ses grands moments. Une petite animation au puits et à l’école. Pas de pain, pas de viande, pas de superflu. A peine la survie. Quelquefois, exceptionnellement, un père de famille téméraire invite l’instituteur. Généralement, l’initiative nécessite tout un cérémonial, parfois la mobilisation de toute la famille. Il faut, d’abord, trouver un poulet bien gras. Il faut, ensuite, envoyer un émissaire, à Amourj, s’approvisionner en pain, en huile et condiments. Il faut, enfin, choisir le bon moment, c'est-à-dire, celui où il y aura le moins possible de convives imprévus qui se feront inviter, parce qu’une telle opportunité est si rare qu’il est impensable de ne pas en profiter. En deux ans, j’ai été invité au moins cinq fois. C’était toujours, pour moi, une occasion de savourer du pain ramené la veille et maintenu frais dans un sachet, trempé dans une sauce à base de viande d’un poulet que d’intenses tractations avaient, enfin, soustrait à la basse-cour d’une épouse récalcitrante. Une fois par mois, je me rendais à Amourj. Pour cela, je partais dés quinze heures, à pied. Trois heures de marche me suffisaient, ordinairement, pour parcourir les dix-huit kilomètres qui séparent Vir El Kitane du département d’Amourj. Là, comme à Oualata, les fonctionnaires «tuaient» le temps en d’interminables parties de cartes, de scrabble ou de jeu de dames. L’occasion, pour moi, de reprendre mon souffle et de me soustraire à la platitude et au vide de mon charmant petit village de brousse.

Mémoires d'un enseignant 12

La nuit fut particulièrement longue. Je n’avais pas dormi. La faim, la fatigue et l’inconfort conjugués m’interdirent le sommeil. Le lendemain, très tôt, j’étais là, assis entre une marmaille dont l’état physique en disait long sur la précarité des conditions de vie, dans cet adebaye, et une femme d’à peine trente ans qui semblait en avoir cinquante. Mon hôte, quant à lui, était parti beaucoup plus tôt, à la recherche de quelques chèvres égarées, me dit-on. Le jour, le hameau paraissait encore plus pauvre. Un silence de cimetière. Ma montre indiquait neuf heures passées. De temps à autre, un gamin venait chercher quelque chose à la boutique. En vain: Mohamed, l’unique boutiquier du village, ne prenait jamais le risque de laisser ses clés derrière lui. Sinon, biscuits et bonbons allaient souffrir le martyre. Sa femme et ses enfants ne manqueraient jamais une si belle opportunité de se gaver de ces produits si rares, chichement interdits par un père très avare. Pour le thé du matin, je devrais attendre le retour de mon hôte. Pour une raison toute simple: le sucre, le thé vert et, éventuellement, le lait pour le zrig, demeuraient au fond de la petite boutique dont les clés étaient précieusement accrochées au cou de leur propriétaire. Fatigué d’attendre le retour hypothétique de mon ami, je me résolus à aller à l’école.



C’était une chambre en banco, aux murs fissurés, sans porte ni fenêtre. A l’intérieur, une vieille table qui servait de bureau à l’instituteur, recouverte de poussière. Au coin, quelques restes de papiers jaunis par les eaux du dernier hivernage, superposés en liasses incertaines. A l’Est, sur le mur, un rectangle de plus de 4 mètres sur 3, plein de trous, en guise de tableau noir. J’étais là, seul. A quelques 50 mètres de moi, un groupe de femmes s’affairaient autour du puits. Je ne savais que faire. Je réfléchissais, déjà, aux modalités de mon retour à Nema. Mon cousin avait raison. Je comprenais, à présent, le sens de ses déclarations. De retour du puits, une femme vint à moi. J’étais assis à l’ombre, devant la «salle de classe». Après les salutations d’usage, elle me demanda, sans ambages, mon nom, ma région, ma tribu. Je lui répondis sans détour. «Mon fils», me dit-elle, «ici, à Ver El Ketane, nous ne croyons plus à l’école. Nous n’en avons pas. Elle ne nous sert à rien. Vois-tu, du temps de Sidi Ould Bilal, un instituteur qui a fait plus de six ans au village, c’était bien. Il était l’un de nous. Il était sérieux. Il nous conseillait. Certains de ses élèves ont atteint «la maison six». Après lui, plus d’une dizaine d’enseignants se sont succédé. Tous sont repartis dès le lendemain de leur arrivée, prétendant avoir oublié un effet, mais nous savions que c’était une astuce pour quitter le lieu. Les élèves sont dispersés. Certains sont à Amourj, sur des charrettes, ou vendeurs de pain, d’autres, chez les Oulad El Vaghi, domestiques ou manœuvres. Même les hommes, à part quelques-uns, malades, ne sont pas là. Il n y a rien à faire à Vir El Ketane. Les hommes partent travailler dans les villages environnants. Ils ne reviennent que le soir, après le crépuscule.»

Véritablement, la réalité était tout autre que ce que je m’étais imaginé. Pour ne pas perdre mon temps, je m’employai à arranger les dizaines de tables éparpillées dans la salle. Aidé par quelques enfants, je nettoyais la classe et repeignit le tableau. Curieusement, j’étais déterminé à faire revivre l’école de Vir El Ketane. Le goût du défi, sans doute. Lorsqu’à midi, je retournai à la maison, mon hôte était revenu de sa «recherche». J’eus, enfin, droit à mon premier thé, dix-huit heures après mon arrivée. L’aimable boisson était, exceptionnellement, accompagnée d’une bonne poignée de biscuits et d’arachides. Mohamed me confirma, entièrement, les propos de la vieille Mama. Lui venait juste d’envoyer son fils Jaavar, en Côte d’Ivoire, pour apprendre le commerce. «Tu vois», me dit-il, «c’est avec l’argent économisé de dix années de petit vendeur, dans les rues du Plateau, Adjamé, Cocody et autres quartiers d’Abidjan, que j’entretiens, aujourd’hui, ces petites affaires. Le jour, je suis pratiquement le seul homme au village. Les autres sont obligés d’aller «galérer» ailleurs. Ici, les gens préfèrent envoyer leurs enfants comme employés de maison, plutôt que de les mettre à l’école. Entre un gain immédiat assuré et un avenir hypothétique, les pauvres n’ont pas l’embarras du choix. Notre école existe depuis plus de quinze ans, jamais aucun de ses élèves n’est allé au collège. Les enseignants qui viennent ici, à part Sidi, ne font que dans la dentelle, plus enclins qu’ils sont à vadrouiller de village en village, que d’accomplir la mission pour laquelle ils sont venus.» Fatigué que j’étais par une nuit sans sommeil et sans dîner, je somnolais entre deux verres, en pensant à comment je pourrais restaurer la confiance des élèves et des parents de Vir El Ketane en l’école…

Mémoires d'un enseignant 11

Ma permutation avec H’bib était largement consommée. Et, tandis que je m’apprêtais, moi, à rejoindre mon nouveau poste de travail, il menait déjà, lui, des manœuvres impossibles pour ne pas aller à Oualata. Beaucoup des chefs services régionaux, notamment le DREF et l’un des adjoints du gouverneur, étaient de ses proches parents. Nous étions au mois d’avril, c'est-à-dire à quelques semaines de la fin d’année dans les écoles de brousse. L’établissement où je devais me rendre disposait d’une cantine. Un détail important car, à l’époque, c’était une bonne occasion de se taper quelques sous, à moindre effort, surtout si l’on était un directeur coopératif, compréhensif et «responsable». Et, comme l’école de Vir El Ketane n’avait jamais ouvert ses portes, en cette année scolaire 89/ 90, tous les produits – riz, sucre, lait en poudre, huile, blé, semoule, sel, poisson en conserve – des 70 rationnaires de sa cantine étaient encore dans les magasins de la direction régionale. C’étaient des quantités assez importantes. Je ne savais pas comment j’allais procéder pour les transporter au village. Un matin, le directeur régional me convoqua dans son bureau. «Tu n’es plus qu’à quelques semaines, à peine, de la fin de l’année», me dit-il, «pour ta cantine [notez l’adjectif possessif], tu auras juste besoin de quelques kilos de riz et autres.



Le reste, tu en disposeras comme les autres, ça te servira de transport. Prends le soin de laisser quelques sacs chez …» C’était un de ses collaborateurs et homme de confiance. Le directeur était si «gentil» et si «courtois» qu’il m’indiqua, même, le nom du commerçant chez qui mes autres collègues liquidaient, habituellement, les produits excédentaires de leur cantine.

Pour aller à Vir El Kitane, Amourj est, pratiquement, un passage obligé. Et c’est à bord d’une Land Rover en direction d’Adel Bagrou que je m’embarque avec mes armes et bagages: deux caisses de craies, une règle plate, un compas, une équerre, une centaine de cahiers, quelques livres, une boite de peinture pour tableau noir et un gros sac contenant mes affaires personnelles. La voiture quitte le marché de Nema, après dix-huit heures. Neuf kilomètres plus loin, à Aoueinatt Rajatt, quelques passagers débarquent. Ainsi, tout au long du parcours, la voiture devient plus spacieuse, chaque fois que des personnes qui ont atteint leur village la quittent. A vingt heures, le chauffeur s’arrête au garage d’Amourj. Mon cousin, infirmier d’Etat, officiait dans ce département, depuis une dizaine d’années. Le premier passant m’indiqua sa maison. Manifestement, le cousin menait train de vie de grand chef. Voiture, troupeau et bonne renommée. Sa femme était, elle aussi, dans le métier: sage-femme. Tous deux s’occupaient de la santé des gens du Kouch. Après les salutations d’usage et le rituel des thé, zrig et autres formalités de nature à mettre à l’aise tout étranger, j’appris, à mon cousin, que je devais, dès le lendemain, rejoindre le village de Vir El Ketane pour enseigner. Enseigner qui? Enseigner quoi? Mais ils sont tous là, les gens de Vir El Ketane! Je ne savais même pas qu’ils ont une école. Non, tu ne peux pas aller là bas. C’est impossible. Tu ne pourras pas tenir. Demain, j’irais, moi-même, voir le hakem. Il faut que tu changes d’école. – Mais non, je ne changerais pas, puisque c’est moi qui ai demandé à y aller, en permutant avec mon ami H’bib.» Deux jours plus tard et me voyant toujours déterminé à partir à Vir El Ketane, mon cousin se résolut à m’emmener dans sa propre voiture. En cours de route, il m’apprit qu’il s’agissait d’un eddebaye – village essentiellement habité par des Harratines – dont les habitants étaient extrêmement pauvres, sans aucun fonctionnaire, à l’exception d’un unique instituteur qui travaillait dans les confins de Bousteila.

De temps à autre, mon cousin s’arrêtait pour recueillir femmes ou hommes qui allaient, à pied, à Vir El Ketane. Le village se situait à dix-huit kilomètres à l’ouest d’Amourj. Une trentaine de maisons en banco et quelques chaumières en paille, sises sur une colline. Au vrombissement de la voiture, des enfants et des femmes sortirent pour aller aux nouvelles. Ce n’était pas tous les jours que les voitures s’arrêtaient à Vir El Ketane! La fumée se mêlait à un fort brouillard. La nuit tombait, doucement, sur cette désolation. Habituellement, «l’garay» – instituteur en Hassaniya – habitait chez Mohamed Ra’Re, l’unique boutiquier du village. Je ne faillis pas à ce rituel. L’homme était sans âge. A ma vue, il força, quand même, un sourire, m’installa sur un bout de natte et vaqua à ses préoccupations. C’était le calme plat. Il faisait très sombre. Je ne voyais rien. J’avais soif mais mon éducation m’interdisait de commander à boire. C’eût été dire indirectement, aux gens, qu’ils ne s’étaient pas occupés de moi. Je payais, cher, le prix de ce conformisme. Vingt heures, vingt-et-une heure, j’étais toujours là, sur ce bout de natte, seul dans l’obscurité, respirant une fumée acariâtre qui m’étouffait de plus en plus. Finalement, après avoir fini de servir les rares clients venus s’approvisionner dans sa très modeste boutique, Mohamed m’invita, enfin, à entrer dans une sorte de hangar où une femme et des enfants dormaient déjà, faiblement éclairés par la lumière d’une vieille lampe-tempête.

Mémoires d'un enseignant 10

Trois mois que je suis à Oualata. J’attendais, impatiemment, les fêtes de Noël pour retourner à Nouakchott. Enfin, les vacances du premier trimestre de l’année scolaire 1988-89! Je pris le camion de l’UNESCO pour me rendre à Néma. A l’époque, les fonctionnaires sortants attendaient trois mois, avant de percevoir le rappel de leurs salaires. Théoriquement, je devais avoir trois salaires à la direction régionale de l’enseignement fondamental. En fait, je n’en eus aucun. Alors que mes autres collègues savouraient, déjà, les délices de leurs premiers honoraires, moi, je cherchais une manœuvre pour connaître les raisons de cette «omission». Pour le chef du personnel de la DREF, le problème ne semblait pas si grave. C’est certainement que mes bons de caisse étaient égarés, on les retrouverait bien, un jour ou l’autre.

Complètement découragé, je sortis de la direction, à la recherche d’une solution. Le soir me trouva dînant chez une cousine et un ami policier, du Brakna comme moi, me proposa de me trouver une bonne occasion de voyage vers Nouakchott. Pour cela, je devais, tôt le matin, le rejoindre au poste de police, à la sortie de la ville, à plus de cinq kilomètres. Effectivement, le lendemain, j’embarquais dans un transport de bétail, confortablement assis, dans la cabine du véhicule, entre un vieux chauffeur, militaire retraité, et un jeune apprenti. Du restaurant Mint Tate Mint Cheikh, à la sortie ouest de Nema, jusqu’à Kendra, dans les environs de Kiffa où nous passâmes la journée, l’ancien, visiblement désœuvré, me raconta plus de quarante ans de sa vie. Depuis son jeune âge, son recrutement dans l’armée, la guerre du Sahara, ses faits de guerre imaginés ou réels, sa retraite et quelques-unes de ses aventures, sur la longue route de l’Espoir qu’il emprunte depuis vingt ans.

Enfin Nouakchott! Au ministère de l’Education, l’omnipotent ministre, Hasni Ould Didi, faisait régner une discipline de fer. Tout comme le très puissant chef du personnel, Dahmane, cousin du célèbre dircab de Maaouya, Louleid Oud Weddad, faisait la pluie et le beau temps. Il fallut plus d’une heure pour trouver un interlocuteur. Les services de la direction des ressources humaines se renvoyaient la responsabilité de mon affaire. Personne ne voulait traiter d’un problème ayant rapport avec les bons de caisse. Le ministère venait de démanteler une bande de fonctionnaires qui en abusaient. Finalement, c’est grâce à une connaissance et après consultation, par une secrétaire, d’un bordereau d’envoi, que j’appris la raison de ma déconvenue: mes bons de caisse avaient été malencontreusement envoyés au Guidimaka.

Je devais, donc, soit attendre leur renvoi, par la direction régionale du Guidimaka, ou bien aller les chercher, moi-même, dans cette région. Il ne restait plus que quelques jours des vacances de Noël. Sur conseil d’un vieil instituteur, je décide, alors, d’aller chercher mes bons de caisse, plutôt que de risquer les attendre encore longtemps, ici, à Nouakchott. Avec dix mille ouguiyas empruntés à une connaissance, me voici de nouveau en partance pour Sélibaby. Cette fois, c’est assis à côté des apprentis, sur le porte-bagages d’un dix tonnes, que je m’engage, un soir, sur la route en direction de Kaédi. Le lendemain, aux environs de dix-huit heures, j’arrive à Sélibaby. Je n’y connais personne et la nuit tombe, vite. Mais, en Mauritanie, l’hospitalité est systématique et légendaire. Le lendemain, très tôt, je me rendis à la direction régionale de l’enseignement fondamental du Guidimaka. J’étais pratiquement le premier «client». Vraiment de justesse, au demeurant: le secrétaire prévoyait de renvoyer, le jour même, les bons de caisse égarés, avec le courrier, par le vol hebdomadaire. Récupérant mes trois bons de caisse, j’étais, évidemment, fort soulagé, certain de la fin de mes soucis. C’était sans compter avec l’humeur d’une perceptrice discourtoise qui prétendait ne pas avoir d’argent pour payer mes trois salaires qui ne faisaient, en tout, que 49.056 ouguiyas. Hé oui: à l’époque, le salaire d’un instituteur s’élevaient, très exactement, à 16.352 ouguiyas, soit à peine plus que l’actuelle prime de craie (15.000 ouguiyas). Vainement, j’essayais de faire comprendre à la perceptrice que, sans cet argent, je risquais de ne pas pouvoir retourner chez moi. Mais, visiblement, elle ne comprenait pas le langage si sec d’un instituteur dérouté. Désespéré, je sortis des locaux de la trésorerie sans savoir où aller. Heureusement que je reconnus l’administrateur Abdi Diarra, adjoint-gouverneur du Guidimaka, qui avait servi chez moi, à Aleg, en 1982. C’était vraiment providentiel. Très gentiment, le gouverneur m’emmena dans sa maison où ses domestiques s’occupèrent, royalement, de moi. Je lui expliquai les raisons de mon séjour à Sélibaby et il appela, aussitôt, la fonctionnaire du Trésor qui s’empressa de me compter, jusqu’à la dernière ouguiya, mon argent. Sans plus attendre, je m’embarque de nouveau dans un vieux camion vers Kaédi. Il restait juste trois jours de mes tumultueuses vacances. Je les passais à Aleg, avant de continuer, via Nema, sur Oualata où m’attendaient mes élèves et mes amis.

Mémoires d'un enseignant 9

L’école de Oualata est située dans la Batha, à quelques centaines de mètres du fort de la ville. Chaque matin, en venant à l’école, je voyais les prisonniers vaquer à leur corvée quotidienne. Leurs chaînes luisaient au soleil. Le désolant «spectacle» rappelait l’époque de la traite négrière. Ils étaient une dizaine d’hommes qui peinaient à remplir, chaque jour, plusieurs fûts, de l’eau du puits de Baba Gori, en bas de la colline. Quand, à midi, les élèves descendaient, ces pauvres prisonniers s’employaient, encore, à cette besogne. Vers quinze heures, alors que nous étions de retour à l’école, pour les cours de l’après-midi, ils étaient, encore, sous le chaud soleil, peinant à remonter les fûts sur la pente menant au fort, sous le regard de quelques gardes, armes en bandoulière. De véritables Sisyphe. Personne ne pouvait les approcher. J’eus l’occasion de visiter les cellules du fort, alors qu’aucun prisonnier ne s’y trouvait. J’étais avec un garde de la ville qui faisait partie du peloton de surveillance des prisonniers, sous les ordres d’un officier. C’étaient de petites chambres, noircies par les graffitis de désespoir d’hommes injustement retenus pour des considérations fallacieuses.

Un Tazmamart mauritanien où des geôliers, racistes et sans scrupule, ont eu l’opportunité de verser leur haine et leur mépris sur de pauvres hommes, loin des regards des mortels mais sous le contrôle, incontournable, d’Allah, le Juste et Bon, à qui tous les responsables de ces crimes abominables rendront, un jour, compte. J’ai visité la chambre de feu Moktar Ould Daddah. Celles où feus Tène Youssouf Guèye et Djigo Tafssirou ont rendu le dernier soupir, sous la torture, impitoyable, des criminels. Les pièces, exiguës et peu confortables, des détenus Ibrahima Sarr et consorts. J’ai entendu les pratiques, inhumaines, auxquelles s’adonnaient les gardiens de la prison de Oualata. Un jour, tôt le matin, j’appris, en écoutant Radio-France, la mort de Djigo Tafssirou. Lorsqu’à midi, j’en parlais avec Alioune Sangoura, l’infirmier d’Etat en poste à Oualata, il me confirma que le pauvre était mort depuis un mois. Comment le sais-tu? Lui dis-je. Un vague sourire aux lèvres, il m’apprit qu’une nuit, vers trois heures du matin, une voiture de la garde était venu le prendre chez lui. Une fois au fort, il fut mis en présence de l’ancien ministre, mourant. Malheureusement, il ne put rien pour lui. Il constata son décès et produisit un certificat l’attestant. Lorsque je lui reprochai de ne pas me l’avoir révélé, mon ami Alioune m’expliqua qu’il n’aurait pris jamais un tel risque. Il avait raison, tenu qu’il était par le secret professionnel et moi, si langue pendue que j’étais.

Souvent, comme je connaissais pratiquement tous les gendarmes de la brigade, je partais avec Mohamedou Ould Lebatt, maréchal de logis-chef, commandant-adjoint de brigade, en visite de secteur. Les randonnés de Dhar, de Galb Ejmel et de Mreihim étaient particulièrement intéressantes, pour la viande, d’abord, pour la beauté du paysage, ensuite, et pour bien autre chose, enfin. Au cours de ces tournées, les braconniers Nmadi, les rares charbonniers Harratines et les voleurs de bétail, venus des quatre coins du pays et d’ailleurs, passaient de mauvais moments. La puissante voiture de la gendarmerie passait, au peigne fin, les coins et recoins des moindres campements de la moughataa. Les tentes les plus recluses étaient dénichées, sans peine, par des gendarmes rompus à la traque de ces bédouins du Sahara. Dans ces contrées éloignées, les gendarmes faisaient tout. Ils jugeaient les différends, sensibilisaient les populations et dirigeaient, parfois, les prières. Dans les campements où il y avait une école ou un centre de santé, ils s’enquerraient de la présence du maître ou de l’infirmier. Généralement, après deux jours copieusement remplis, la mission rentrait à Oualata, toujours accompagnée de l’intrus que j’étais.

Deux ans à Oualata. Je pensais, de plus en plus, à chercher du travail ailleurs. Mais, d’après les connaisseurs, ce département ressemble à ce que la tradition maure dit des vielles femmes: Le difficile n’est pas d’y entrer mais d’en sortir. A cause de son enclavement total, aucun instituteur ne demandera à y venir. L’affectation à Oualata est, souvent, le résultat, comme dans mon cas, d’un retard exagéré ou à d’une mesure disciplinaire. Nous étions au mois de mars. Les Pâques approchaient. J’envisageais, sérieusement, de quitter Oualata. Plusieurs jours avant la date prévue pour les fêtes, je «mis mon pied», sans avertir le directeur, dans une voiture du projet élevage 2, venue en mission chez feu Baro. Direction Nema, à la recherche d’une opportunité pour quitter mon poste. Mon ami Hbib Ahmed Salem, un nom d’émir du Trarza, travaillait dans les environs d’Amourj, précisément dans un adebaye du nom de Ver’e El Ketane. Lorsqu’il apprit que je voulais quitter Oualata, il me proposa une permutation que j’acceptai, sans hésiter. Aussitôt, nous fîmes les formalités, sous les yeux du directeur régional. Note de service en main, je devais, désormais, aller servir au Kouch (appellation du département d’Amourj) et mon ami Hbib était, théoriquement, affecté à Oualata

Mémoires d'un enseignant 8

Les jours se suivent et se ressemblent, à Oualata. Le programme était toujours le même. Je faisais la navette entre l’école, l’infirmerie, la Poste, la brigade de gendarmerie, la perception du Trésor, l’Elevage et le poste de garde. Un rituel quotidien. Le soir, accompagné de quelques amis d’infortune, un détour au campement Nmadi, à quelques centaines de mètres au sud de la ville, n’était jamais de trop pour se régaler de belles complaintes magnifiant l’œuvre du Prophète (PSL) et l’occasion, pour les plus téméraires, d’improviser une rencontre, douteuse, entre l’ensemble Nmadi et telle ou telle tribu du pays. L’école comptait six instituteurs et un directeur. A 22 ans, tout juste, j’étais le benjamin du groupe. Deux enseignants, Ahmed Baba Moktar et Mohamed Lemine m’ont particulièrement marqué. Le premier, devenu, par la suite, inspecteur, par son intelligence et son application. C’était l’archétype de l’enseignant-modèle. Ses rapports avec les élèves, son dynamisme, sa vocation et son amour pour le métier le prédestinaient à gravir de hautes responsabilités dans le domaine qu’il s’était choisi.

Poète, «M’Ghani», carrément étourdi, il ne manquait jamais l’occasion de jouer au ballon, avec les élèves de sixième année, ou de reprendre un «chor», le soir au clair de lune, quand quelques filles, rebelles aux traditions oualatoises, jouent à la «Chenna». Le second, par son sérieux exagéré et son observance, scrupuleuse, des moindres détails de la tradition maure. Pour l’avoir surpris, une fois, à croquer un bout de biscuit, les élèves l’avaient affublé du sobriquet vexateur de «Goueyita». Depuis, aucune allusion à tous les biscuits du monde n’était plus permise. A défaut de pain, casse-croûte préféré des enseignants, surtout accompagné d’arachides, impossible de commander des biscuits, fussent-ils Sarakolé, sans risquer de mettre notre collègue dans tous ses états.
Fils d’un grand érudit de la ville, Mohamed Lemine maîtrisait, parfaitement, le Coran et ses sciences. Comme le vieux Batti, malgré la différence d’âge, jamais, pour lui, les hommes ne sauraient être égaux. C’est, à son entendement, plus qu’une apostasie de le prétendre. Les versets et les hadiths qu’il récitait, mécaniquement, le prouvaient, sans discussion possible. Généralement, le directeur confiait, en son absence, l’école à moins ancien que lui. Jamais, Mohamed Lemine ne pardonnera cela, ni à l’un ni à l’autre. Parfois, le directeur partait chasser l’outarde et la gazelle à bord de sa Land Rover, armé de deux fusils Mauser et accompagné des frères Hmeyda et Cheikh Ahmed, l’un guide, l’autre ancien garde, pour qui le désert n’a aucun secret. Je ne comprenais pas la situation, assez confortable, du directeur. Belle maison en pierre, dizaine de chamelles, vaches et troupeau de chèvres. Un jour, pendant que nous discutions tous deux, dans son bureau, je lui posai la question suivante: «comment, monsieur le directeur, pouvez-vous posséder une voiture, alors que le salaire d’un instituteur lui permet à peine de survivre?» Je revois encore son sourire. «Tout ce que j’ai maintenant, voiture, bétail, maison, je l’ai acquis alors que je touchais à peine dix mille ouguiyas par mois, dans la seconde moitié des années 70, mes premières années de service. Aujourd’hui, mon fils, mon salaire de plus de 30.000 ouguiyas – c’était en 1988 – ne couvre pas les charges ordinaires de ma modeste famille.»
Curieusement, mon meilleur ami était un vieux garde à quelques années de la retraite. Bedda, c’est son nom, résidait à Oualata depuis dix ans. Il pouvait passer deux ans sans sortir de la ville. Ainsi, son village d’Ajouer, au Trarza, attendrait encore. Souvent, le soir, après le dîner, Moktar et moi, partons le voir. Autour d’un thé, Bedda nous régale de ses multiples anecdotes moissonnées par plus de trente années de carrière militaire peu brillante (toujours garde-«élégue», premier échelon). Son rire sarcastique traverse la nuit, faisant apparaître, à la lumière hésitante d’une lampe-tempête, une bouche d’où le temps a extorqué quelques dents.
En cours, j’étais ce que les enfants appellent un instituteur «méchant». Un jour, dans la classe de troisième année, Abdallahi Ould Marwani, devenu, depuis, un brillant ingénieur, subit mon ire, bien qu’il fût brillant élève. Choqué, son père, Sidi Mohamed Ould Marwani, un ancien moniteur, qui était, selon ses anciens élèves, d’une sévérité implacable, débarqua en catastrophe à l’école, juste après le début de la récréation. Protestations dans le bureau du directeur. Le doyen exigeait des excuses officielles, en vertu des dispositions de l’article 17 de l’arrêté 701 de 1968 qui interdisent, clairement, le châtiment corporel. Il venait, subitement, de se rappeler les clauses d’une législation scolaire qu’il n’avait, lui-même, jamais observées, du temps de ses années de service. Certainement malgré lui, le directeur eut l’imprudence de me convoquer, en vue d’un face à face insoutenable. Je m’en pris, en vrac, au directeur, à l’école, aux élèves et à leurs parents. Je regrette, encore, cette sortie impolie mais la fougue de ma jeunesse, mon inexpérience et la maladresse du directeur y furent, certainement, pour beaucoup. (A suivre)

Mémoires d'un enseignant 7

Deux ans de service dans la vieille cité de Oualata. Une ville particulièrement belle, malgré – ou, peut-être, grâce à – son enclavement. Ses medersas célèbres accueillent des étudiants de partout, principalement de tous les coins de Mauritanie, du Sénégal et du Mali. Ses oulémas, tel Mohamed Yahaya El Welati, font encore parler d’eux de nos jours. En 1989, un des étudiants qui maîtrisent le plus le Coran s’appelait Mouad. C’était un malien, d’une trentaine d’années, qui observait le rituel d’accompagner son professeur, le vieux Be Ould Cheikhna, à la mosquée. Le jour, on éprouve, en empruntant ses rues tortueuses, l’impression que la ville est abandonnée.

Les Oualatois sont discrets. Les maisons sont bâties de telle sorte que le visiteur peut passer une journée entière sans voir quelqu’un d’autre que le chef de famille qui le reçoit. Pourtant, thé, zrig, El moun - une galette délicieuse, à base de mil – dey dey –viande séchée de gazelle – senguetti, degnou – boissons spécifiques de Oualata – riz assaisonné de Chroutt – un cocktail, explosif, de condiments – vous seront servis à travers de petits trous disposés, ici et là, dans les différents coins de la maison. Très hospitaliers, les Oualatois ont, quand même, horreur des visites inopinées. C’est un réflexe traditionnel, hérité des exigences de sécurité de l’époque des razzias et des rezzous. Souvent, le matin, aux environs de dix heures, des personnes âgées se retrouvent sur une sorte de place publique devant leur maison. Les anciens comme Be Ould Guig, Ne Ould Mohamed Cheikh, Jewdetti et autres Hmeyda, Moulay Ely, Leanaya Ould Bouh ou son Excellence Sass Ould Guig, égrenaient, continuellement, leur chapelet, entre les murs de la ville. En hiver, Oualata est prise d’assaut par des dizaines de touristes venus des quatre coins d’Europe. Ses riches bibliothèques constituent, pour les chercheurs, une source de référence et d’inspiration. La tombe de l’érudit Cheikh Sid’El Moktar El Kenti est une très fréquente destination de centaines de visiteurs venus se recueillir et implorer sa baraka. Les fonctionnaires sont régulièrement invités par les notables de la ville. Tous se retrouvent autour de grands banquets où quartiers de viande, boissons locales, couscous, riz et thé abondent. C’était souvent l’occasion, pour ces retraités, anciens hauts commis de l’Etat, de nous raconter la vie de fonctionnaires d’une autre époque. Nous apprîmes, par exemple, que le vieux Be Ould Guig, grand ami de feu Moktar Ould Daddah, à l’époque de son mandat présidentiel, eut l’opportunité de le resservir dans le camp de Oualata où le premier président du pays fut détenu, pendant plusieurs années.
A Oualata, l’avenance et la gentillesse sont des vertus naturelles. Néanmoins, celles de feue Khadeija Mint Maatala, mère de l’ancien Premier ministre Mohamed Lemine Ould Be Ould Guig, m’ont particulièrement marqué. Une dame honorable qui s’était autoproclamée tutrice de tous les étrangers de la ville. Passer devant sa porte valait toujours la peine car, chaque fois, c’était un zrig exquis et revitalisant qui t’attendait. La rencontrer, n’importe où, signifiait bénédictions et invitation à venir partager ses bons repas.
Les événements de 1989 me trouvèrent à Oualata. C’était pendant le mois du Ramadan. Feu Baro Mamadou et Djibril Ndiaye, respectivement assistant d’élevage et chef de service des eaux et forêts, étaient les seuls fonctionnaires négro-africains de la ville. A part la convocation d’un zélé commandant de brigade, ils ne subirent aucune tracasserie. Mais les échos qui nous parvenaient de Néma et les informations que nous distillait RFI les effrayèrent. Ainsi, profitant de la descente du hakem, décidèrent-ils de rentrer à Nouakchott. Les cours se poursuivaient. Comme je n’enseignais que vingt heures par semaine, j’avais du temps à perdre. Aussi faisais-je, à mes heures creuses, la navette entre le postier Isselmou, qui passait des semaines et des semaines sans recevoir un seul client, et l’infirmier Alioune Sangoura, entouré d’une dizaine de bédouins venus soigner qui une morsure de serpent, qui une diarrhée, qui un mal qu’il n’arrivait pas à décrire. Les éternelles querelles entre Alioune, un gars tout propre, aux binocles d’intellectuel, toujours bien habillé, et des Nmadis venus de Dhar, de Mreihim ou de Galb Ejmel n’en finissaient jamais. Peu enclin au jeu de cartes, Alioune se promenait toujours, avec son scrabble sous l’aisselle. Régulièrement, de chaudes empoignades le mettaient en prise avec Mohamed Mahmoud, le percepteur ou Hamoud, le responsable départemental du commissariat à la sécurité alimentaire. Chacun des trois joueurs se prétendait champion, alors que, pour feu Baro, ils n’étaient tous que des débutants. Grand joueur de belote, celui-ci ne ratait, cependant jamais, l’occasion de venir les confondre.
Là-haut sur la colline, à l’Est, le fort surveille la ville Dans ses entrailles, des hommes purgent des peines lapidairement prononcées par des pouvoirs d’exception. Parmi ceux-ci, beaucoup de négro-africains, comme le brillant écrivain Tène Youssouf Guèye, l’ancien ministre Djigo Tafssirou, le journaliste Ibrahima Moktar Sarr, entre autres, accusés d’avoir voulu, en octobre 1987, déstabiliser le pouvoir en place. (A suivre)